Raoul Vaneigem
Merci à L’ssines
Raoul Vaneigem, né à Lessines, avait grandi dans un milieu modeste et anticlérical, bercé par la culture ouvrière de son père, syndicaliste cheminot. Il est connu mondialement comme figure du situationnisme, ce mouvement de contestation radicale du capitalisme, inspirateur de Mai 68.
Il n’aimait pas les honneurs ; nous avouerons pourtant qu’à notre échelle cela en a été un de l’accueillir le 21 mars 2024, le jour même de ses 90 printemps, lors d’une veillée contée où il était venu écouter un récital de son amie Fanchon Daemers.
Pour avoir partagé ce bout de vie chaleureux, il nous a écrit un texte tombé comme un cadeau : « Merci à L’ssines ».
Loin de sombrer dans le culte de sa région natale, il rappelle l’importance accordée au local “– au Roc, comme dit un de mes anciens élèves. Je dois à l’environnement qui a façonné mon enfance le privilège d’avoir échappé à l’individualisme, au calcul égoïste, aux séductions du Pouvoir.”
Merci à L’sinnes !

Lors d’une soirée avec Louis Scutenaire, où nous avions pris un vif plaisir à nous exprimer en picard, mon ami, originaire d’Ognie, avait émis une opinion que je partageais sans réserve : el langue des cayoteux astou no rachenne, le français en naissait comme un rameau dont l’efflorescence universelle œuvrait à la compréhension et à la solidarité du genre humain.
Le picard de notre enfance était perçu comme une langue à l’état brut. Nous éprouvions le besoin de la dépasser sans l’édulcorer. Elle était la langue de nos émotions sans laquelle les mots sont coupés de la vie et travaillent pour ce mensonge que le Pouvoir, qu’il soit de gauche ou de droite, appelle communication.
En revanche, nous savons qu’il appartient à la conscience humaine d’affiner le chaos émotionnel où s’entremêlent amour et haine, bêtise sordide et intelligence sensible, morbidité et santé, joie et détresse, instinct de vie et réflexe de mort. Et la précision du français est une arme de l’intelligence sensible, celle qui émane du corps et non de la vieille division du travail qui oppose intellectuels et manuels, comme le veut une société de maîtres et d’esclaves.
Mon milieu familial et amical parlait picard, à l’exception de ma mère qui, originaire de la région de Tournai, ne jurait que par la langue française. J’ai gardé le souvenir d’un embrouillamini révélateur et désopilant. Un homme sonne à la porte de la maison de la rue des Carrières, où nous habitons, et demande « Augustin (mon grand-père) n’est nî chi ?» Et ma mère de répondre, par une traduction pour le moins désinvolte de « chi » (ici) « Non monsieur, on n’a pas besoin de chien ! ». S’étonnera-t-on que les grands grammairiens (Grévisse et Hanse) soient belges ?
La coexistence de deux langues m’a prémuni à la fois contre l’arrogance nationaliste des élites franchouillardes et contre les écœurants balbutiements d’un franglais ou d’une écriture, dite inclusive, soumise à une économie de sigles, de raccourcis, d’injonctions mensongères et bureaucratiques.
Si je ne suis pas régionaliste et n’ai nulle intention de vouer un culte à ma ville natale, c’est en raison de l’importance que j’accorde au local – au Roc, comme dit un de mes anciens élèves. Je dois à l’environnement qui a façonné mon enfance le privilège d’avoir échappé à l’individualisme, au calcul égoïste, aux séductions du Pouvoir.
Cette ville était étrange en ce que l’étrange y révélait la réalité de l’aliénation. Le jour était rythmé non par la cloche des églises, au reste peu nombreuses, mais par les sirènes des carrières qui, annonçant le début et la fin du travail, signalaient aussi les pauses, l’explosion imminente des mines et plus sinistrement les accidents. Le trouble alors s’emparait des rues où fusait la question « dé qué trô ? » Cette peur et cette colère n’étaient pas métaphysiques, leur irruption dénonçait « à cru », sans la rhétorique hypocrite de l’humanitarisme, la crapuleuse inhumanité du capitalisme.
L’animosité qui opposait la ville basse où j’habitais – celle des cayoteux – n’est pas étrangère à la lutte de ceux d’en bas contre ceux d’en haut, que je m’obstine à mener.
On ne m’ôtera pas de l’idée que la force obscure et pulsionnelle du vivant ne cesse jamais de se manifester. En dépit de la violence oppressive, un sentiment d’entraide et de solidarité encourageait la propension aux libertés de l’amour qui poussait les adolescents à se réfugier dans les mottes, ces buttes de terre excavée où la végétation reprenait ses droits, pour assouvir leurs émois en s’émancipant d’un puritanisme, hélas toujours imposé par le productivisme.
Les tristes partouzes des bourgeois du haut ne suscitaient que mépris chez celles et ceux qui découvraient l’amour et l’effusion pansexuelle dans un monde où la dictature du profit s’employait à les anéantir.
Le bonheur d’avoir rejoint dès mon jeune âge l’Harmonie Les Prolétaires prime sur la nostalgie. Ma trompette n’était pas celle de Jéricho. De bistrot en bistrot, elle esquintait vaillamment l’Internationale d’Eugène Pottier et Pierre Degeyter. Mon amour de la musique n’a jamais cessé, fausses notes ou pas, de guider mes pas vers une volonté d’harmonie toujours réprimée et toujours irrépressible. La mort de Paul Belin, avec qui je jouais des polkas pour deux trompettes, me plongea dans une affliction qui n’a jamais cessé d’alimenter en moi une « colère de base. » Il avait été, comme bien d’autres, victimes de ce que l’hypocrisie philanthropique continue à appeler « accident » pour faire oublier que la fonction du travail est de tuer la vie au nom du Profit.
Je sais gré à mon père de m’avoir inculqué quelques principes rudimentaires qui n’avaient nul besoin de prônes ni de sermons. Liberté de boire mais pas avec n’importe qui, pas avec un patron, un briseur de grève, un ennemi de classe, pas en versant dans le gâtisme de l’ivrognerie, pas en encourant le risque de mauvais résultats scolaires. L’émancipation de la femme, officiellement défendue par un socialisme qui n’en restait pas moins patriarcal, condamnait le viol et réclamait le libre droit à la grossesse et à son refus.
La conscience ouvrière n’échappait pas toujours aux obscurantismes de la frustration, aux dévoiements de la colère. Lors du paiement de la quinzaine salariale, il n’était pas rare que, dans la rue des Carrières, les femmes quittent la maison pour échapper à la rage, d’un mari qui, pris d’alcool et de ressentiment, se livrait à un saccage aberrant, quitte à implorer le lendemain un pardon des offenses. Si vous observez la tactique du bouc émissaire qui incite le Pouvoir à entretenir une guerre constante entre les pauvres et les plus pauvres, vous conviendrez que le capitalisme continue à pratiquer avec succès l’art « d’ensauvager le peuple. »
En revanche, il existait, à l’encontre des accès d’avilissement – qui reste le fond de commerce des populismes – un sentiment festif porteur d’une joie de vivre dont nous sous-estimons l’importance.
Toutes les occasions étaient propices à des rencontres familiales où se côtoyaient conservateurs et progressistes. A ce mélange de libéraux, de catholiques, de socialistes, volontiers outranciers, qui s’apprêtaient à boire et à bâfrer joyeusement du matin au soir, les femmes ne manquaient jamais de lancer une admonestation péremptoire : « d’auchi on n’devise nî politique ! »
Baste ! On n’en était à peine à l’entrée que fusaient diatribes et insultes, entrecoupées d’interruptions gourmandes « j’ai r’prerdrou bî en’oc. » L’atmosphère s’apaisait au dessert. Bières et vins éclusés, le café bistouille faisait tout à la fois larmoyer et rompre les amarres.
Combien de fois n’ai-je vu ces adultes éméchés redevenir enfants et jouer à disructer lè perettes dè prones. Un jour un ami cheminot, confondant avec la porte des toilettes celle du meuble qui abritait une machine à coudre, il avait compissé dignement, tandis que mon père murmurait « nè dit’nî çau qu’il a fait, i s’roû gêné ! »
A la nuit tombante on prenait congé en promettant de se revoir le plus rapidement possible.
Il y avait là une pulsion secrète que l’hédonisme consumériste s’est efforcé de polluer en promotionnant le survie aux dépens de la vie. Je perçois mieux aujourd’hui quelle puissance revêt l’attraction passionnelle qui marque en chacune et en chacun la présence et la conscience du vivant.
Cette présence et cette conscience, je les avais vues à l’œuvre lorsque au quartier dit le Caill’Ubain un dénommé Trô d’bo avait assisté à la mise en vente de ses biens par décision judiciaire. Les voisins avaient racheté au prix le plus bas les meubles déposés sur le trottoir afin de les restituer à leur détenteur. Je ne doute pas que cette entraide, qui fut de tous les temps, n’abolisse la prédation dont le règne n’a que dix mille ans d’existence, la durée de la civilisation marchande qui agonise sous nos yeux en méditant de nous entraîner dans son néant.
Oui, merci à L’sinnes de m’avoir épargné le goût du pouvoir, l’option sacrificielle du militant, l’esprit de concurrence et de compétition. Merci à L’sinnes de m’avoir appris à vivre.
Raoul Vaneigem, février 2024
